Interview Ora aïkido par "Aïkido en Anjou"

Aiki du 49 : C’est la 3ème rentrée d’Ora aïkido traditionnel du Japon. Quel chemin a été parcouru durant ces 2 premières années ?

Damien MEYER (formateur du club Ora Aïkido Traditionnel) :

“- Au niveau de la pratique, on  a eu une année de  « redécouverte » puisque j’avais quitté la fédération dans laquelle je pratiquais depuis 4 ans et demi avant de décider de revenir dans l’AFATJ. Donc ce fut tout d’abord une grosse année de remise en question et de réglages, de redécouverte.

 

- La seconde année a été moins difficile et moins « rude» dans l’entrainement, car lors de la première j’étais très exigeant de peur de me perdre ; 2009/2010 a été une saison sous le signe de l’acceptation de ce que l’on est et de son niveau, avec des allers-retours entre Angers, Paris et Senlis tous les mois pour suivre l’enseignement de mes professeurs.

Damien MEYER
 
                          Damien MEYER
 

- La troisième année fut de la même veine que la deuxième année, avec cependant un départ un peu difficile pour un blessé qui a été absent 2 mois et vient de revenir,  mais après avoir perdu de la souplesse. De plus, Keiji (note d’aïki 49 : Keiji est  le  président du club) ne pratique plus qu’une fois par semaine. Ce sont deux événements qui font que c’est un peu plus long à mettre en place.

Et du point de vue historique du club ?

- Au niveau historique, on a eu pas mal d’adhérents pour une première année, c’est-à-dire neuf. Mais ni eux ni moi n’étions prêts ; on est aujourd’hui à 4, mais ce ne sont jamais les mêmes. Beaucoup ont cessé pour des soucis de planning.

On essaie de respecter ce que les anciens ont dit

L’aïkido est un art martial moderne, fondé au XXème siècle. Pourquoi donc s’intituler aïkido traditionnel ?

- Premier point, c’est pour se démarquer d’un aïkido qu’on dit moderne et qui pour moi est trop marqué par la culture occidentale et cartésienne que l’on a. J’ai l’impression que vis-à-vis de « ces approches techniques », l’aspect philosophique de l’aïkido reste une forme de  folklore qui accompagne la discipline et n’est pas une vraie recherche. Celle-ci me semble superficielle dans des approches que j’ai pu rencontrer moi-même puisque j’ai pratiqué pratiquement cinq ans dans la FFAAA. Je n’ai pas de critique à faire, chacun son choix. Traditionnel signifie qu’on souhaite revenir vers quelque chose qui ne s’inscrit pas dans les approches qu’on connait en France aujourd’hui.

- Deuxième point, c’est respecter l’appellation de l’AFATJ, Association Française d’Aïkido Traditionnel du Japon. Ce n’est pas nous qui l’avons nommé ainsi mais Gérard Blaize. Il est un expert dans la discipline, 7ème Dan, et a  toujours des liens forts avec le Japon où il se rend 2 à 3 fois par an, peut être plus je ne sais pas vraiment.  Je pense que l’aïkido a beau être contemporain, tous les arts martiaux se nourrissent au Japon d’une histoire ancestrale qui ne date pas de cinquante ans, mais deux mille ans et plus. On essaie de respecter ce que les anciens ont dit dans la manière de pratiquer, on ne balaie pas tout en se disant « c’est ringard », « c’est une ancienne façon de pratiquer », « les anciens ont tort », certains le disent… Si les anciens ont enseigné depuis des centaines d’années d’une certaine manière, et même si aujourd’hui on ne la comprend pas, elles ont certainement une raison d’être, essayons de la comprendre avant de la mettre à l’écart. 

Comment un jeune formateur parvient-il à toujours développer son aïkido ?

- En gardant un contact avec des gens qui ont un haut niveau. Avoir toujours un professeur est important. Gérard Blaize a perdu le sien en 2004. Il était 10éme dan d'aïkido.

 

Sensei 2  Gérard BLAIZE et son professeur, HIKITSUCHI senseï pratiquant le Masakatsu Bo-Jutsu.

 

Il y a eu un questionnement dans le groupe à ce moment-là. Perdre son professeur, qu’est-ce qu’il y a après, qu’est-ce qu’on fait ? Est-ce qu’on marche seul, dans quelle direction ? Je pense que Gérard Blaize garde des liens avec des personnes qu’il connaît bien ; il y a Anno Sensei qui a pris la suite à Shingu. Et puis, lui-même a toujours d’autres professeurs dans d’autres disciplines.

- Un jeune formateur fait comme les anciens, il a un professeur. Et puis il essaie de se remettre en question en permanence. En gardant une certaine confiance mais également en se questionnant. Par exemple, se dire, « tiens je fais ça depuis 2 ans, mais ce point technique,  même si cela n’est pas faux, peut-être qu’il est temps de passer à autre chose ?». Il y a peut-être

quelque chose que l’on n’a pas encore vu, que l’on découvre, il faut toujours rester ouvert à ça. Ce n’est pas parce qu’on arrive à faire une technique aujourd’hui qu’elle est immuable et qu’elle ne bougera plus.

- Et puis, je m’inscris à d’autres disciplines, j’ai commencé le Junomichi en mars dernier auprès de Loïc Le Hanneur, que je reconnais comme un expert ; il est reconnu par ses pairs en tant que tel. Il est un des fondateurs de la fédération de junomichi. Il a un super niveau et cela aurait été pour moi une bêtise que de passer à côté. Cela a été un investissement, c’est clair, pas tant que ca en temps mais au niveau financier. C’est un choix, j’ai la chance d’avoir Loïc Le Hanneur à côté de moi. Ce n’est pas la même pratique que l’aïkido dans la forme mais les principes, on les retrouve, et j’apprends des tas de choses.

Le corps s’adapte au bâton et non pas l’inverse.

Parmi d’autres spécificités, tu proposes le travail du Bô (note d’aïki 49 : bâton long, d’environ 1,80m), quelle en est l’origine, et quel en est l’intérêt ?

- L’origine, je n’en sais rien. Je ne me suis pas intéressé au Bo Jutsu comme j’ai pu le faire pour l’aïkido et son histoire. Par contre, l’intérêt est que l’on travaille avec une arme et qu’on ne ressent pas les mêmes choses que lorsqu’on travaille avec un partenaire. C’est une école beaucoup plus rigide que d’autres écoles martiales du type Junomichi, Judo, aïkido,  parce qu’on n’a pas le droit, selon ce que j’en connais, d’avoir une position qui ne convienne pas à l’arme. C’est comme ca que les professeurs me l’enseignent : le corps s’adapte au bâton et non pas l’inverse.

- En aïkido on pourrait dire qu’on s’adapte au corps du partenaire, là notre corps s’adapte au bâton. Et puis il y a des parallèles énormes avec la pratique de l’aïkido, et c’est surtout pour cela qu’on le pratique. Par exemple, pour le placement, dans notre façon de pratiquer l’aïkido, le fait d’avoir les pieds sur une ligne, ce n’est pour nous qu’un passage. Donc, on ne commence pas une technique avec les 2 pieds sur la ligne et on ne la termine pas comme ça. C’est juste un passage, bien sûr à un moment donné les pieds vont se croiser mais du coup on a plutôt l’habitude de pratiquer sans garde, c’est-à-dire un pied de chaque côté du centre, (note d’Aïki 49  : perpendiculaire à la ligne d’attaque), Le bâton se place au centre de nos pieds, et qu’on ait une garde à gauche ou à droite, nos pieds ne seront jamais sur la même ligne, on pourra laisser le bâton entre les 2 pieds ; le Bo  nous apprend à tenir une position en triangle et non pas sur la même ligne, et éviter tout déséquilibre. Cela apporte des sensations au niveau des hanches que l’on peine à percevoir en aïkido. Il y a aussi le fait d’être bien centré. Quand on frappe yokomen ou shomen, si on est mal centré, on se fait embarquer par l’arme. En aïkido, sur une frappe Yokomen, on vient souvent frapper et le corps part déjà dans une spirale alors que le partenaire n’a pas encore bougé ! C’est comme dire « vas-y, fais-moi la technique, je commence déjà à partir en rond, génial, c’est super ». Le bâton nous montre que ce n’est pas possible, que c’est faux.

Le Bojutsu ferait donc partie d’un travail d’O’Sensei à l’origine ?…

- Apparemment, oui.

…Il aurait été oublié au détriment du Jo, du Boken et du tanto ?

- C’est un parti pris, c’est peut-être un choix qui a été fait lors du développement de l’aïkido par certaines fédérations. De notre côté, Gérard BLAIZE nous transmet le Masakatsu Bo jutsu; ce n’est pas lui qui l’enseigne aujourd’hui du moins assez rarement, mais plutôt un de ses élèves, bien qu’il soit 5ème Dan de Masakatsu Bo jutsu me semble-t-il.

A quoi peut s’attendre une personne, qu’elle soit débutante ou expérimentée, en venant assister à une séance d’ORA aïkido ?

- Il sera accueilli avec beaucoup de respect, on est toujours contents d’accueillir quelqu’un, c’est évident. Il vient, il monte sur le tapis, et puis voilà. Après, est-ce qu’il a envie de continuer ou pas, c’est son choix.

Keiji HORIBE    
         Keiji HORIBE, président de Ora aïkido

J’ai toujours en tête l’idée de sens

En dehors de l’aïkido, tu détiens un diplôme de responsable de formation pour les adultes, est-ce que cela bouscule ta façon d’enseigner l’aïkido ?

- J’ai cru que cela bousculerait, j’ai vraiment cru que ça changerait la façon d’enseigner telle que je l’ai reçue. J’ai essayé d’aller vers des fiches outils : « tiens, ce principe-là, je trouve qu’on peut bien le travailler avec telle ou telle technique, ou de telle manière ». J’ai essayé. J’ai très vite eu le sentiment que cela allait à l’encontre de ce en quoi je croyais : la façon de faire de l’AFATJ. J’avais l’impression de revenir vers la technicité assez rude et dure et qui peut-être à terme ne pourrait plus s’adapter. Dire : « ce principe là, je le travaille de telle manière », c’est peut-être parce que j’ai des attaquants en face de moi qui me l’on fait voir de telle manière. Du coup la fiche outil ne servirait qu’à ces gens-là. J’ai abandonné cette idée assez vite.

- Par contre, j’ai toujours en tête l’idée de sens, de donner du sens à ce qu’on fait,  de la logique. Se dire, voilà, ce geste là, il ne vient pas de n’importe où, on le fait pour telle raison, peut-être que historiquement aussi cela vient de l’usage d’une arme, etc. et puis on a des principes que parfois on ne comprend pas beaucoup comme celui de ne pas attendre (note d’Aïki 49 : ne pas attendre l’attaque). C’est un principe que je présente de la façon : « il faut le faire », faut pas attendre, même si on avance sur la personne, même si on a l’impression que c’est tricher, et bien tant pis.

- La formation de formateur a changé ma capacité, ma présence d’esprit à me questionner, à me dire voilà, je suis là-dessus, je m’arrête là-dessus. Ca me permet aujourd’hui d’être en permanence en mouvement sur ce que je fais, sur ce que je ressens, ca m’a apporté une faculté de compréhension.

 

C’est une forme de méta-cognition ?

-Oui, c’est ça.

Quel est le déroulé d’une séance ORA aïkido ?

-On est hébergé par Anjou Dojo (note d’Aïki 49  : voir lien de présentation) Loïc Le Hanneur a agencé son dojo de façon à s’approcher le plus possible des ambiances que lui retrouvait lorsqu’il pratiquait le judo au Japon. En arrivant, on doit se déchausser, mettre des sandales pour aller plus loin dans le dojo et dans les vestiaires ; il y a une sorte de sas pour ranger ses chaussures. On va se changer, on revient, on se met sur le tapis, on salue, et on a toute une partie d’entrainement qui commence par …, et je pense que c’est une de nos spécificités, on a un échauffement classique comme n’importe qu’elle autre école, et ensuite on a le Shinkon  kishin no hoo qui sont des exercices de respiration et de concentration. C’est tiré historiquement d’une secte. En France le mot secte n’a pas la même connotation qu’au japon, enfin bon, c’est la secte d’Ōmoto-kyō 大本教, du bouddhisme Shingon, on va dire ca comme ca. O Sensei a beaucoup fréquenté ces gens-là à un moment donné de sa vie et il l’a intégré à son étude et à sa recherche en aïkido. Donc ce sont des exercices qui descendent directement de O Sensei et ont été transmis par certains de ses élèves. Si on exclue l’aspect spirituel, religieux qui apparait, c’est surtout un moyen de couper la journée passée et l’entrainement. C’est vraiment un sas de décompression ou de lavement, ce sont des exercices pour « s’unir au divin et purifier l’âme » !

- Quand on a fini ces exercices, on essaie de pratiquer sans interruption, démonstration de l’exercice à faire, éventuellement on pointe un aspect ou deux que l’on veut travailler dans la technique, par exemple on insiste plus sur les hanches, et ensuite on prend la technique dans sa globalité mais en se concentrant sur les hanches, 4 techniques chacun à tour de rôle, sans interruption, même entre les 4 techniques, sans attendre. De là vient notre principe « ne pas attendre », même si notre geste paraît largement en avance de ce que l’autre présente comme attaque ; si on attend l’attaque, de toutes façons, c’est trop tard, on sera dessous ou stoppé, ou alors il faudra passer par d’autres moyens.

- Quand on réalise une technique, on essaie de la faire avec quelques règles, un cadre qui permet au corps de sentir à un moment donné « j’étais dans le bon timing, uke n’a rien pu faire, il a été pris par le mouvement ». En fait, il y a eu comme une explosion  soudaine et puis c’était terminé.

Le but est d’aller au point de fatigue pour découvrir la sensation du geste juste 

C’est   un travail qui nécessite une bonne condition physique ?

- Pas nécessairement, Je pense qu’on se fatigue beaucoup plus quand on est jeune, quand on débute. Parce qu’on apprend, on a du mal à économiser. A force, on peut pratiquer une même technique 20 à 25 mn sans s’arrêter, ça ne pose pas de problème particulier. De plus, la condition physique vient avec le temps. Lors de la visite médicale, le médecin m'a dit que j’avais le cœur d’un sportif de haut niveau, alors que je ne cours même pas. C’est une  chose dont je ne me suis pas spécialement soucié. Je bouge, c’est tout. Ceux qui sont avec moi ne sont pas complètement largués, loin de là. Chacun va à son rythme. De temps en temps, je vais pousser un petit peu : le corps se fatigue alors, et à un moment donné, cela va permettre de faire ressortir des techniques justes. Le corps se détend, et on n’est plus à penser « comment je vais prendre la technique ? ». Quand on est fatigué on commence à être un peu perdu dedans et c’est là où le corps commence à réagir tout seul. Oui, quelque part un des buts est d’aller à son point de fatigue pour découvrir la sensation du geste juste, mais chacun à son rythme.

 

Ton impression sur ces questions ? Y a-t-il des points que tu aurais voulu aborder ?

- Non.

 

Quels sont les objectifs à court terme d’ORA aïkido ?

- Ce serait d’être un peu plus nombreux sur le tapis, parce que ça manque d’énergie. A s’entrainer à 2, 3 ou 4, c’est beaucoup plus difficile de tirer le groupe (à partir de 3 on est un groupe !) vers une pratique qui a un rythme, une énergie.

 

J’aime bien  être là, il y a un bon esprit

Que peux-tu nous dire sur le site Anjou Dojo ?

- Ce qui s’y passe ? Il y a 2 clubs de taï-chi, et un club de kyudo avec Sophie Le Hanneur. Il y a des cours de Junomichi 2 fois par semaine, pour parents et enfants.

- Sinon, si on sort de la pratique pure et dure, je trouve qu’il y a un esprit. Un esprit que je recherchais et que Loïc veut faire vivre. L’esprit des arts martiaux, ce n’est pas seulement l’étiquette, le respect, etc., ce ne sont pas seulement des mots sur une affiche. C’est quelque chose qui se travaille tous les jours entre les gens qui utilisent le lieu, entre les gens qui pratiquent entre eux, avec le respect de la pratique de l’autre. Je trouve qu’il y a un échange, je suis allé plusieurs fois faire du taï Chi, certains membres du taï chi sont venus faire de l’aïkido avec nous. Le Junomichi n’est pas encore venu mais beaucoup disent qu’ils  aimeraient bien. J’aime bien  être là, il y a un bon esprit, un esprit de pratique, c’est sérieux. Loïc m’a dit souvent « je ne veux pas de pratique ici où ils se cognent dessus ». Il ne veut pas de taekwondo, ou de karaté comme l’école kyokushinkai, qui est violent, même si cette forme a son intérêt. Loïc reste dans une pratique des arts martiaux qui encourage la souplesse, la douceur dans le geste plutôt que l’affrontement ou l’opposition. Il aime beaucoup reprendre cette formule : « le minimum d’effort pour le maximum d’efficacité ».

Interview réalisé le 17 décembre 2010

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